TOUTE RESSEMBLANCE AVEC DES PERSONNES OU DES LIEUX EXISTANTS EST PUREMENT FORTUITE.
SIMONE ET MOI on a terminé à l'Herbe Rouge, un café de hippies, sur la Main. On avait commencé la soirée en grandes pompes, dès mon retour de l'usine. J'avais acheté deux bouteilles de blanc chez le chinois et elles n'avaient pas duré longtemps. On était sous pression, on avait besoin de déconner.
La raison, s'il en faut une, c'est que Gunterman, mon contremaitre nazi, s'était bien joué de moi. Ça faisait trois mois que je lui faisais des courbettes et que j'acceptais les turbins les plus minables pour qu'il m'ait à la bonne. J'avais une faveur à lui demander. Et obtenir une faveur d'un SS, c'est un peu comme jouer au pendu avec Saddam. C'est délicat, et il faut s'attendre à devoir payer de sa personne. J'essayais d'obtenir de lui une pauvre semaine de congé. Nathaniel Lebelange, un gros poisson des palmarès m'avait commandé un texte, je comptais bien mettre la gomme pour lui scier le cul et lui remettre un chef d'oeuvre. Pour ça il me fallait du temps. Descendre de la machine un bref instant pour avoir une chance d'écrire autre chose que des invectives.
Bref, je rampais allègrement en périphérie de sa majesté Gunterman depuis six bonnes semaines et mon congé avait été approuvé la veille. Soudain sa voix a gueulé dans les haut-parleurs:
«Deweare, rapplique ici! Et au trot!»
Ça ne m'a pas pris quinze secondes pour parcourir les cent cinquante mètres qui séparent mon cubicule de son bureau, au premier étage de la halle. Je fonçais comme un pigeon en prenant bien soin d'imiter l'air lâche et piteux du volatile. Je pénétrai, soumis, dans le burling de Gunterman. Il pianotait quelque chose sur son laptop, un truc super important semble-t-il car il demeura le dos tourné encore cinq bonnes minutes... Puis il cessa de taper et il se relut pendant cinq autres bonnes minutes.
Je pensais au tapis roulant de la chaîne qui défilait un étage plus bas. J'entendais déjà le tumulte de mes collègues qui devaient se farcir ma part de besogne. Les insultes commençaient à fuser.
- OÙ EST CET ENFOIRÉ DE DEWEARE?
- DEWEARE, FILS DE CHIENNE, LÂCHE TA QUEUE ET VIENS BOSSER!
Les gars s'en donnaient à cœur joie et moi j'attendais que Gunterman finisse de se relire.
En penchant une peu la tête, j'aperçus que son texte ne comptait pas plus de trois lignes. J'ai pensé que la hiérarchie est comme un perchoir à pigeons à étages multiples. On se soulage tous les uns sur les autres. Quand on regarde vers le bas, on ne voit que de la merde, et quand on relève la tête on ne voit que des trous du cul.
Gunterman a soupiré un grand coup comme s'il venait d'abattre un sapin et il a opéré un demi tour véloce sur sa chaise pour me faire face. Il avait déjà l'air mauvais, je l'irritais déjà.
-Deweare, j'peux pas t'accorder ton congé. On a trop de boulot. Il me faut tous mes gars. La nouvelle direction en Allemagne est catégorique: tu dois venir bosser et peut-être même faire quelques heures supplémentaires.
- Mais M. Gunterman... , ai-je bredouillé.
- Y a pas de mais, tu l'as dans l'os. Si ça peut te soulager, sache que t'es pas le seul. Moustapha et Annik ont droit au même traitement...
Ça me soulageait pas du tout et à vrai dire Moustapha et Annik pouvaient bien aller brûler en enfer. Je suis retourné à ma place en grinçant des molaires, j'avais des envies de meurtre.
Arrivé à mon cubicule, j'ai saisi un gros marteau et je m'en suis flanqué un bon coup sur la main gauche. Le sang a giclé et j'ai gueulé comme un porc. AU SECOURS, JE ME VIDE DE MON SANG! Trois minutes plus tard je me faisais recoudre par l'infirmière qui fut bien obligée de me donner un jour d'arrêt. Fallait que j'aille faire des radios, j'avais sûrement des os brisés. J'ai pensé C'est toujours ça de pris et j'ai quitté l'usine sous une voûte de regards malveillants. L'usine entière voulait ma peau.
J'ai pris le bus pour rentrer dans mon coin et je suis descendu devant chez le chinois qui m'a gratifié de quelques onomatopées. Mon gros bandage à la main gauche le faisait pisser de rire. AH! HO! qu'il pouffait. J'ai imaginé quelques instants mon marteau qui lui démolissait la gueule. J'ai payé mes deux bouteilles de blanc chilien et j'ai mis le cap jusqu'à l'appartement. Simone trempait dans la baignoire. Elle n'a pas remarqué ma main gauche. J'ai pensé qu'elle réagirait à peine si je revenais avec la tête sous le bras. J'ai ouvert ma bouteille. J'ai bu une gorgée longue et raide.
- Tu rentres tard!
J'avais plus d'une heure d'avance sur l'heure habituelle.
J'ai débouché sa bouteille et la lui ai tendue.
- Ce salaud de Gunterman vient de me refuser mes congés.
- Quels congés? a demandé Simone.
- Laisse tomber.
Elle a tété sa bouteille un bon coup.
- Ce soir j'ai besoin de sortir.
- Où ca?, elle a demandé.
- Y a Ralphy et Axel qui font un jam session à l'Herbe Rouge. J'ai bien envie d'aller y foutre un peu le bordel.
- Mouais, a fait Simone en grimaçant. On se fait toujours chier à ces soirées. Y a jamais un chat et on a de la bien meilleure musique ici.
Elle avait raison, mais ce soir j'avais le goût de régler mes comptes avec la galaxie. Il nous restait trois bonnes heures à patienter. On aurait jamais assez de deux bouteilles. Simone s'en est rendue compte:
- On pourrait faire un ponche avec du rhum de la Barbade!
- Vendu!
Je suis retourné chez le chinetoque et tandis qu'il se foutait de mon gros bandage, j'ai choisi quelques belles limes, une paire d'oranges, une mangue et quelques cerises.
- Vous avez du gingembre?
- Gnin-gnambre?
- DU GINGEMBRE! RACINE!
- Lacine? Là-bas!
On a mis une demie-heure à couper les fruits, presser les citrons, râper le gingembre. Simone s'occupait des mesures. Tant de rhum pour tant de jus d'orange. Et tant d'épices pour tant de jus d'orange. Elle avait le truc avec la bouffe. Tous les tordus qu'on fréquentait et qu'elle avait invités à manger lui faisaient une réputation de chef. En un an, Simone avait gagné ses galons parmi le gratin culturel local. Ceux qui généralement nous donnaient de la merde lui passaient maintenant des coups de fils pour qu'elle leur confie tel ou tel secret culinaire.
«Simone, ma belle, c'est quoi que tu mets dans ton guacamole?»
«Simone, cocotte, où est-ce que t'achètes ton filet mignon de porc?» Simone leur donnait toutes les ficelles. Elle n'aurait pas fait un bonne magicienne. Une magicienne assassinée peut-être.
Heureusement, je n'avais pas fini ma bouteille de blanc quand il a fallu laisser mariner le ponche.
- ENCORE UNE HEURE a claironné Simone.
Pendant ce temps, elle ne voulait pas me laisser seul dans la cuisine.
Elle savait à quelle race de gitan elle avait affaire, après dix-sept ans de dérive et naufrages. J'avais juste assez d'amour propre pour ne pas me pisser dessus aux lancements d'album et autres mondanités. Elle a mis la gamelle de ponche au frigo et elle s'est assise sur l'appareil.
- Bibi! Mets de la musique! PAS LA RADIO! Y a pas de bonne radio à Montréal.
J'étais bien obligé de lui donner raison. Pour preuve aucune station n'avait daigné passer une seul extrait de mon premier album lorsque je l'avais sorti, un an plus tôt, dans l'anonymat le plus obscure. J'étais plutôt bon perdant, mais je l'avais quand même avalé de travers. Surtout quand j'entendais ce qui jouait à la journée longue. Rien de valable, ou si peu. Derrière les micros, c'était le désert...
J'ai farfouillé dans la caisse de vinyles qui nous suit depuis l'Europe et j'ai posé un vieux FELA KUTI sur la platine. La litanie a commencé, j'ai monté le son. Je venais juste de changer les enceintes, les basses faisaient trembler la datcha.
«Zombie! Zombie! Zombie!»
J'ai pensé qu'il était encore un peu tôt, mais cette adjectif m'irait sûrement comme un gant plus tard dans la soirée. Si Fela Kuti avait été dans la pièce, plutôt que dans une fosse commune d'Afrique, il aurait sans doute essayé quelque chose avec Simone. Il était aussi bien là-bas, dans son trou. Je n'étais pas d'humeur territorialiste. J'avais plutôt envie de lever le camp. Mais il était encore trop tôt et le ponche devait mariner.
- ENCORE VINGT MINUTES a beuglé Simone.
Je l'ai prise par la taille et je l'ai faite danser. La danse était pas vraiment son truc. C'était pas le mien non plus, mais j'étais tout de même mieux disposé. Après tout j'avais commencé la musique avant ma première branlette et je me démerdais quand même pas si mal à la batterie, à la guitare et à la basse. Seul les claviers demeuraient un mystère. Sûrement trop compliqués. Je me consolais en me disant que tous les clavieristes que je connaissais étaient des couillons arrogants qui méritaient bien souvent une bonne baffe derrière la tronche.
Simone était un peu plus jeune que moi, mais elle faisait moins que son âge. Passée la trentaine, elle avait encore les tissus souples et fermes, avec juste ce qu'il faut de tendre là où j'aimais la saisir. Elle avait le rire facile, malgré son tempérament dragonnesque.
J'avais beau chercher, c'était bien elle que je préférais. Je ne l'aurais pas échangée contre deux radasses. J'ai fait une manœuvre assez gauche pour me coller contre elle et j'ai tenté de l'embrasser à pleine bouche. Elle m'a repoussé avec un grognement et un coup dans l'abdomen.
- BEURK! TU PUES DE LA GUEULE! J'ai l'impression d'embrasser un cendrier. Fais quelque chose, bon dieu! En attendant garde tes distances!
J'ai bien failli balancer ma bouteille de vin parterre mais je me suis retenu au tout dernier moment. Il en restait une goutte et le temps de marinage du ponche semblait s'allonger exponentiellement. Peut-être que quand les cafards auraient remplacé les hommes à la surface de la planète, il y en aurait un ou deux qui trouveraient le ponche dans le frigo et qui prendraient une cuite d'apocalypse.
-C'EST PRÊT a hurlé Simone en sortant le récipient du frigo.
On s'est jetés dessus. Et ça n'a pas pris longtemps avant qu'on en voit le fond. Elle avait sorti des petits verres à goutte, et on les remplissait en les plongeant dans le ponche comme dans la fontaine de jouvence.
Vingt minutes plus tard, j'étais chaud. Mon équilibre était précaire. Je ressemblais à un mérou. Mais j'avais la rage dans la panse. La tronche de Gunterman me revenait en flashback à intervalles réguliers: "LA DIRECTION A ÉTÉ CATÉGORIQUE...RIQUE! MOUSTAPHA! ANNIK...NIK!" Un vrai cauchemar. Je mugissais comme un taureau dans l'arène. Il me fallait un torero à décimer.
-C'EST L'HEURE! EN ROUTE VERS L'HERBE ROUGE!
Simone a enfilé une veste un peu destroy et elle m'a tendu un tambourine que j'avais subtilisé aux ORGAN GIVERS, un groupe rock local qui se prenaient pour des cousins des STOOGES.
- Bonne idée,j'ai dit, je me sens pas en condition pour chanter, anyway...
C'était préférable pour l'ensemble de la communauté.
Miracle! J'ai réussi à dénicher une bière dans le fond du frigo et j'ai tenté de rester immobile sous le détecteur de mouvement pour pouvoir enclencher le système d'alarme. Simone se foutait de ma gueule. Je restais là, moribond sous l'œil du détecteur. La loupiote rouge de l'afficheur clignotait: MOVEMENT DETECTED... Ou la machine était trop sensible ou j'étais à peine capable de tenir debout. La loupiote s'entêtait: MOVEMENT DETECTED...
- OH ET PIS MERDE! J'ai cessé de m'obstiner avec cette foutue machine et nous nous sommes mis en route. À peine arrivés dans la rue, la bière m'a échappé des mains et a explosé sur l'asphalte.
-OH! MERDE! j'ai gueulé.
C'est ça, en fait, tout le temps et toujours. Merde...